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Un patrimoine ne se résume pas à une liste de biens matériels ou à une simple somme d’argent. Derrière ce qui se mesure, se cache toute une dimension immatérielle, mais pourtant bien réelle et qui lui confère toute sa valeur. Cette interview de Philippe Depoorter, Family practice Leader à la Banque de Luxembourg, a été publiée dans le deuxième numéro des Cahiers de la Banque de Luxembourg.

Qu’entendez-vous par patrimoine immatériel ?

Philippe Depoorter : Un patrimoine est une notion large… Elle renvoie naturellement à l’idée de biens qui peuvent se transmettre, comme du foncier, de l’immobilier, une entreprise ou des titres, par exemple. Mais pas seulement… Elle évoque aussi tout ce qui est rattaché à ces biens et qui devrait également se transmettre. Une histoire, une passion, des valeurs, des façons de faire ou de ne pas faire… L’immatériel, c’est précisément cette part d’héritage potentiel qui n’est pas tangible et est donc difficile à appréhender, alors qu’elle existe bel et bien.

D’où est née votre réflexion sur cette notion ?

P. D. : De la question de la réputation (1). La réputation d’une personne, d’une famille, d’une entreprise, est immatérielle et constitue, pourtant, un véritable actif. Un actif immatériel et vulnérable qu’il nous semblait important de contribuer à préserver, dans un monde de l’instantanéité, hyperconnecté et mondialisé.  Une bonne réputation apporte un statut, une reconnaissance, une crédibilité, un pouvoir d’influence et crée de la valeur. C’est aussi un actif fragile (il faut des années pour bâtir une réputation et quelques secondes pour la détruire) et exposé, dans la mesure où il nous échappe en partie : il est conditionné par la perception qu’en ont les autres. Et, dès lors,ce sont les autres, qui détiennent notre réputation ! Elle est la résultante d’un certain nombre d’éléments : des manières d’être, de faire, de penser, de communiquer, lorsqu’il s’agit d’une personne, ou encore, s’il s’agit d’une entreprise, de ses produits et services, de sa gouvernance, de sa citoyenneté, de son leadership, etc.

Peut-on définir précisément le patrimoine immatériel d’un individu ou d’une famille ?

P. D. : La première difficulté est liée à son périmètre, à géométrie variable.Par essence, un patrimoine immatériel est singulier, propre à chacun, donc à chaque fois unique. On peut tenter de l’appréhender à partir de quatre pivots que nous avons identifiés : l’histoire, les savoirs, les valeurs et, enfin, les pratiques. La deuxième difficulté, c’est qu’on est là dans le registre non plus du rationnel, mais de l’abstraction, ce qui complique toujours l’analyse, comme chacun le sait !

Finalement, c’est une notion qui fait un peu écho à la problématique du capital immatériel d’une entreprise…

P. D. : Oui et non. Il est vrai que les économies occidentales sont devenues massivement postindustrielles et immatérielles. Le capital des entreprises est aujourd’hui composé en grande partie d’actifs immatériels (marques, informations,connaissances et savoir-faire). En somme, « toute la richesse cachée qui permettra de générer de la rentabilité future et que l’on ne lit pas dans les comptes (2) ». Un fichier clients, par exemple, est un actif matériel, pour une entreprise. C’est un potentiel de chiffre d’affaires. Mais à chaque client, chaque vente, sont attachés une image, un relationnel, une réputation, des pratiques, etc. Celui qui reprendrait ou rachèterait une entreprise, surtout familiale, sans tenir compte de ce qui fait réellement sa différence, son unicité, se priverait de l’essentiel de sa valeur et s’exposerait, sans doute, à quelques déconvenues. De ce point de vue, là, oui, on peut faire un parallèle entre capital d’entreprise et patrimoine familial. Ce qui me paraît, en revanche, très différent, ce sont les enjeux rattachés à ces deux notions.

C’est-à-dire ?

P. D. : La valeur des entreprises cotées est devenue nettement supérieure à leur valeur comptable. C’est un vrai sujet : comment calculer, aujourd’hui, la valeur réelle d’une entreprise ? La question de l’évaluation comptable de ses actifs immatériels est devenue cruciale dans le pilotage et la gestion d’une entreprise. Dans le cas d’un patrimoine familial, l’enjeu me semble résider davantage dans la prise en compte, la « révélation », de sa part immatérielle.

Qu’entendez-vous par révélation ?

P. D. : La dimension immatérielle du patrimoine est encore trop souvent oubliée par les familles, comme par les gestionnaires. On en entend parler, mais on continue, la plupart du temps, à s’intéresser davantage à la gestion des avoirs matériels, et donc du compte, qu’à la gestion du parcours de vie. Chez nos clients, cette notion résonne en eux dès qu’elle est évoquée… mais elle nécessite d’être expliquée, détaillée, analysée… Il y a là, à l’égard des héritiers d’un patrimoine, un véritable enjeu de pédagogie. Cela prend du temps mais se révèle nécessaire pour qui veut éviter nombre de malentendus, voire de conflits ultérieurs.

Quels types de malentendus ?

P. D. : L’origine du patrimoine, par exemple,aura une forte influence sur la façon de le gérer… mais aussi de le recevoir ou de le transmettre ! Un patrimoine de valeur équivalente, mais qui, dans un cas, est hérité et transmis sur plusieurs générations et, dans l’autre, est le fruit d’une réussite professionnelle à l’échelle d’une vie (comme c’est le cas, aujourd’hui, dans le monde des nouvelles technologies, par exemple), ne sera pas considéré de la même façon, ni par ceux qui l’ont constitué, ni par ceux qui le recevront en héritage… Dans un cas, la transmission fait partie de l’histoire et des traditions familiales ; on est élevé avec la mission implicite de transmettre tout ou partie du patrimoine ; dans l’autre, pas forcément. Tout comme on ne peut pas gérer un compte sans comprendre qui en est le titulaire, on ne peut pas (bien) gérer un patrimoine sans comprendre d’où il vient et comment il s’est constitué… sans connaître les codes familiaux, voire les tabous. La tentation, à l’heure de l’inflation réglementaire, consiste à s’en tenir à la seule notion de profil risque ou profil d’investissement d’un client. Les questions portent, alors,sur sa culture financière, mais occultent parfois le rapport à l’argent. Or, on ne peut pas gérer le matériel sans comprendre l’immatériel en ce qu’il renvoie au rapport à la vie et au rapport à l’argent de chacun.

Comment faciliter les moments de transmission ?

P. D. : Cela nécessite un travail de préparation et de verbalisation dans le temps… Il faut comprendre ce qui unit et rassemble les membres d’une même famille ; révéler et objectiver l’origine, l’histoire et la vocation du patrimoine, favoriser l’échange, le dialogue, la création de consensus… Cela est absolument nécessaire si on veut que le patrimoine immatériel soit préservé. Et il ne le sera que s’il est compris, endossé ;si chacun trouve ou se voit offrir une façon de le prolonger, d’y apporter sa contribution.

C’est-à-dire ?

P. D. : Un patrimoine immatériel transmis ne conserve sa valeur que si on continue à le faire vivre… Il s’agit, en quelque sorte, pour ceux qui le souhaitent, de continuer l’histoire mais en se l’appropriant.

Au fond, on pourrait vous qualifier de gestionnaires de culture familiale ?

P. D. : Tout à fait ! Plus que d’être des historiens de la famille, ce qui nous importe,c’est de susciter une prise de conscience de ce que représente et implique l’histoire familiale, de révéler de quoi elle est composée et de réussir à ce chacun s’en réapproprie les composantes pour construire son propre projet. C’est de faire en sorte que chacun s’interroge sur ce que l’on garde, ce que l’on fait évoluer…et ce que l’on « jette ». Alors, seulement, on s’approprie son héritage, on en devient acteur et pas juste dépositaire de quelque chose que l’on n’a pas voulu.

1) La réputation, un actif vulnérable et précieux ; Édition
Banque de Luxembourg 2012.

2) Alain Fustec, cocréateur de l’observatoire de l’immatériel.

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