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Les banques doivent non seulement aider à financer l’économie réelle dans un contexte de crise sanitaire, mais elles peuvent également aider le monde réel à mieux se développer, en forçant la marche vers la finance durable, estime Pierre Ahlborn, Administrateur Délégué, dans une interview accordée au magazine Paperjam.

Interview de Jean-Michel Lalieu publiée dans Paperjam - Novembre 2020

 

Six mois après le confinement, quel bilan tirez-vous de la situation économique du Luxembourg ?

On peut observer la très bonne résilience de l’industrie financière dans son ensemble, le secteur le plus important du pays. C’est une industrie de services, qui a pu facilement passer en mode télétravail. Elle n’a donc pas cessé de travailler et les clients ont parfois eu plus besoin de conseils ou de financements, dans le cas des entreprises. C’est une chance pour le pays que tous ces acteurs de la finance aient pu maintenir leur niveau d’activité. Celle-ci a été très saine et très forte durant tous ces mois, ce qui devrait permettre à l’économie luxembourgeoise de mieux résister que ses voisins, beaucoup de secteurs dépendant du secteur financier. Entre le mois de mai et d’août, le Luxembourg affiche d’ailleurs une création nette d’emplois, ce qui est quand même étonnant. Mais l’image générale est évidemment plus contrastée. Certains secteurs ont été très lourdement touchés et cette situation aura des effets dans les bilans des banques au cours des prochaines années. Certaines entreprises ne survivront pas, d’autres connaîtront des difficultés à rembourser leurs crédits. Mécaniquement, cela provoquera des augmentations de provisions et des pertes.

Existe-t-il malgré tout un risque que cette crise touche le secteur financier ?

Les banques sont plus résilientes, mieux préparées et mieux dotées en capitaux que lors de la crise financière de 2008. A priori, il n’y a donc pas de raisons de craindre une crise trop violente. Elles pourront absorber une partie très importante des pertes réelles liées à cette crise. Au Luxembourg, une demi-douzaine de banques seulement, dont la nôtre, sont actives dans les crédits aux entreprises. Mes confrères et moi-même sommes d’accord pour dire que les impacts restent peu visibles actuellement dans la mesure où les entreprises sont toujours sous perfusion. La matérialisation des défauts s’observera seulement à partir de fin 2021. L’étalement des effets dans le temps sera une bonne chose afin de pouvoir mieux absorber le choc.

Les banques sont plus résilientes, mieux préparées et mieux dotées en capitaux que lors de la crise financière de 2008.Pierre Ahlborn, Administrateur-Délégué de la Banque de Luxembourg

En mai dernier, dans nos colonnes, vous vous étiez montré pessimiste, estimant qu’une partie saine du tissu économique serait détruit à cause de la crise sanitaire...

C’est effectivement le cas. Je ne dispose pas de statistiques au niveau européen, mais aux États-Unis, elles montrent par exemple qu’un quart des restaurants sont en faillite et ne rouvriront pas. Dans le secteur du voyage, les chiffres sont encore plus dramatiques. L’impact du Covid est bien réel, on ne peut pas le nier. Même si, au Luxembourg, nous avons la chance de connaître une forte résilience liée à la prépondérance du secteur des services.

Vous avez connu beaucoup de cas difficiles parmi vos clients ?

Non. En, ce qui nous concerne, nous leur avons toujours fait la promesse d’être proches d’eux tout au long du cycle de vie. Nous nous sommes donc montrés à l’écoute et très réactifs. Nous avons tout mis en œuvre pour pouvoir les aider rapidement à travers des moratoires ou la mise à disposition de lignes de liquidités. Le fait que nous soyons axés surtout sur les entreprises familiales qui, d’un point de vue patrimonial, ont un comportement plus prudent, a sans doute permis d’éviter les cas graves.

Les prêts garantis par l’État ont rencontré une forte demande ?

L’ensemble des mesures décidées par l’État ont été très utiles, très appréciées et en partie consommées. On constate actuellement que la consommation des aides est inférieure au budget voté. Cela me semble normal : le gouvernement a tout simplement dédié des enveloppes suffisamment larges, ne sachant pas combien de temps la crise allait durer. Des moments difficiles pourraient encore survenir à l’avenir et certaines aides seront donc peut-être réactivées.

Au vu de la situation actuelle, de nouveaux outils devraient-ils être mis en place ?

C’est difficile à dire actuellement, mais l’arsenal mis en place couvre déjà pas mal de besoins pour permettre aux entreprises de traverser la crise.

Vous avez entamé votre carrière à la Banque de Luxembourg il y a plus de 30 ans. Qu’est-ce qui explique cette fidélité ?

J’ai d’emblée trouvé dans cette banque un esprit qui me correspondait. Et il n’a fait que se renforcer aux cours de ces nombreuses années. Cette institution est une banque très humaine dans son approche. Les employés y sont très bien soignés. C’est pour nous une mission essentielle. Lorsque les employés sont bien considérés, bien traités et bien accompagnés, ils travaillent bien ensemble et le client le ressent et en profite. Le succès commercial se renforce et, en fin de compte, l’actionnaire en profite. Ce cercle vertueux était déjà bien établi dans cette maison bien avant mon arrivée.

 
Banque de Luxembourg : 100 ans d’histoire et d’expertise !
L’année 2020 marque le centenaire de la Banque de Luxembourg, dont l’histoire est étroitement liée à celle de la Place financière qu’elle a de tout temps activement accompagnée dans son développement. À l’occasion de son 100ème anniversaire, elle publie un site Internet dédié, puisant dans ses racines pour mieux construire son avenir.

Si on retourne un siècle en arrière, quel était le cœur de métier de la banque ?

Avant tout, il est intéressant de noter que la banque s’est établie à Luxembourg en 1920 alors que la grippe espagnole sévissait. A l’époque, la banque était installée en Lorraine et cherchait à s’étendre. Elle a donc créé une succursale disposant de guichets à Luxembourg. Le Cial, son actionnaire basé à Strasbourg, a alors développé un réseau d’agences bancaires dans le pays, surtout dans le Sud. Cette banque n’avait pas de spécialisation particulière. Par contre, après la seconde guerre mondiale, l’actionnaire a souhaité  se recentrer sur la clientèle de Luxembourg-ville et ne plus rouvrir de guichets à travers le pays.

Un changement stratégique ?

L’objectif était de minimiser le risque, après deux guerres rapprochées. La banque a donc dû trouver d’autres opportunités de croissance et a passé les frontières pour attirer de nouveaux clients. Notre banque a donc bien su accompagner le développement de la Place : nous avons été très tôt actifs sur le marché belge, ensuite en Allemagne et dans le reste de l’Europe. Nous avons aussi très tôt commencé à nous intéresser aux fonds d’investissement, l’autre grande branche de l’industrie financière luxembourgeoise. L’histoire de notre banque et de la place financière sont donc intimement liées. Mais si, à la sortie de la guerre, perdre son réseau avait été vu comme un gros handicap, aujourd’hui internet et les technologies modernes ont tout modifié. Ne pas avoir de réseau n’est plus vraiment perçu comme un problème.

Vous êtes présent au Luxembourg et en Belgique, à travers deux implantations. Avez-vous déjà envisagé de partir à la conquête de clients plus lointains ?

En Belgique, nous sommes à Bruxelles et Gand, pour être en relation avec nos clients francophones et flamands. Mais nous n’avons pas de projets dans d’autres pays. Si nous sommes bien implantés en Belgique, c’est que Marcel Reckinger – CEO de la banque après 1945 – a développé de bonnes relations avec des agents de change à Bruxelles. Le fait que nous n’étions pas sous le contrôle d’un actionnaire belge et présents à Luxembourg les intéressait particulièrement, nous sommes donc devenus le partenaire d’agents de change belges au cours des années 1950-1960. C’est grâce à cela que la banque a acquis peu à peu sa notoriété en Belgique. Quand je suis arrivé à la fin des années 1980, près de la moitié du fonds de commerce était d’origine belge. Ensuite, avec la disparition du secret fiscal, nous avons décidé de nous établir plus près de notre clientèle. Depuis dix ans que nous y sommes établis, nous connaissons une forte croissance et attirons beaucoup de nouveaux clients.

Mais vous n’envisagez pas de scénarios similaires dans d’autres pays ?

Non, notre priorité est de nous développer dans notre bassin culturel, au Luxembourg et en Belgique. Nous avons aussi une importante clientèle d’origine allemande, mais nous ne prévoyons pas de nous établir dans le pays. Premièrement, parce que les moyens de communication modernes permettent de rester en contact à distance avec les clients ; deuxièmement, parce que c’est un marché beaucoup trop vaste pour pouvoir le couvrir entièrement. En France, nous avons depuis plus récemment développé un joli fonds de commerce également avec l’aide de notre actionnaire, le Crédit Mutuel, qui fait appel à nous dans le cas de clients qui font face à une problématique transfrontalière, qui veulent s’internationaliser. 

Être intégré dans un groupe bancaire français, c’est un plus pour une banque luxembourgeoise ? Quelles relations entretenez-vous avec cet actionnaire ?

Notre actionnaire a deux particularités : c’est une banque mutualiste qui appartient à ses clients et qui se montre respectueuse des différentes caisses locales. Elle propose donc un mode de fonctionnement décentralisé. Le second aspect est qu’en France, le Crédit Mutuel vient des régions et non pas de Paris. L’actionnaire comprend très bien les particularismes des différentes régions géographiques. Il a toujours respecté ceux du Luxembourg, nos interlocuteurs nous ont toujours fait confiance. Notre banque est donc une institution à part entière, elle s’est auto-développée sans l’apport historique de l’actionnaire. Nous sommes donc quasiment autonomes, mais nous entretenons certaines coopérations très fructueuses avec nos actionnaires lorsque cela fait sens.

La volonté du Luxembourg de développer une place financière dans les années 1970 a-t-elle eu un impact fort sur le développement de la Banque de Luxembourg ?

Notre banque est restée de taille relativement raisonnable jusqu’à ce que la banque privée se développe et, plus tard, l’industrie des fonds. Notre forte croissance a donc démarré dans les années 1980-90.

Avec le début des Ucits ?

Les Ucits ont représenté une petite source de croissance, mais nous ne nous ne sommes jamais positionnés sur ce segment en tant qu’acteur majeur. Nous n’avions pas les volumes apportés par un actionnaire. Nous ne pouvions pas concurrencer les Américains, les Britanniques ou les Suisses, mais nous sommes encore aujourd’hui un acteur de niche reconnu. Nos clients sont des gestionnaires d’actifs, des promoteurs de fonds innovants dont les projets sont naissants.  Nous sommes souvent le partenaire en phase de démarrage et, la chance nous ayant souri, nos clients se sont très bien développés au cours des décennies.

Comment voyez-vous l’évolution de l’institution bancaire en général au cours de cette décennie ?

Tout d’abord, je pense que Luxembourg dispose de tous les ingrédients du succès et je suis donc totalement optimiste pour l’avenir de la banque au Grand-Duché. J’estime que le virage que nous avons entamé en abandonnant le secret fiscal et en faisant en sorte que nos banques soient plus conformes aux standards internationaux a été la condition essentielle du repositionnement des banques au Luxembourg. Aujourd’hui, elles jouent un rôle très utile pour aider à combattre le blanchiment d’argent, identifier les flux suspects et percevoir le juste impôt. Elles assurent donc de nouvelles responsabilités qui aident les États à mieux fonctionner. Ce qui est tout à fait logique : les banques sont des intermédiaires, les flux passent par elles. Nous bénéficions donc un poste d’observation privilégié de l’activité financière et économique.

Vous envisagez un nouveau rôle pour les banques ?

Nous disposons des bases d’un renouveau du secteur bancaire luxembourgeois. Les banques doivent non seulement aider à financer l’économie réelle, comme elles l’ont fait au cœur de la crise sanitaire, mais elles peuvent également aider le monde réel à mieux se développer, en forçant la marche vers la finance durable. Selon moi, la justification de l’existence d’acteurs dépend de leur utilité réelle. Il est évident que le secteur financier dans son ensemble a connu des excès dans les années 2000 en se préoccupant plus de lui-même que du monde réel. Mais le rôle des banques a changé, ce qui était une condition nécessaire pour assurer leur développement au cours des années.

Nous disposons des bases d’un renouveau du secteur bancaire luxembourgeois.Pierre Ahlborn, Administrateur-Délégué de la Banque de Luxembourg

Le maintien des taux d’intérêt à des niveaux très bas a aussi demandé des adaptations aux acteurs bancaires. Le profit doit être cherché ailleurs que dans le rapport entre crédits et épargne...

Oui, effectivement. Les taux d’intérêt, qui sont parfois négatifs, restent le vrai défi de l’époque. Mais nous observons que la rentabilité des acteurs de l’industrie financière reste résiliente, notamment au Luxembourg, parce qu’à côté des revenus provenant des intérêts, beaucoup de revenus proviennent des commissions liées à des prestations. Au cours des dernières années, nous avons assisté à une diminution de plus de 50 % des revenus d’intérêts mais à une augmentation équivalente des commissions.

Aujourd’hui, on parle de plus en plus d’open banking, de partage des données avec d’autres acteurs. Ca vous fait peur ?

Pas du tout. Nous sommes une des premières banques au Luxembourg à pouvoir offrir la consolidation des comptes et des portefeuilles. L’open banking est une formidable opportunité de pouvoir mieux accompagner nos clients. Je vois donc cela plutôt comme une grande opportunité. Nos clients sont souvent des familles multibancarisées. Si nous voulons les accompagner au niveau familial et patrimonial, le fait d’avoir une vue sur l’ensemble de leur patrimoine nous aide à mieux répondre à leurs besoins.

La crise du Covid-19 risque de perdurer dans les prochains mois. Quelles traces laissera-t-elle dans la société ?

Comme je le disais au début de notre entretien, il y a tout juste un siècle le monde était confronté à l’épidémie de grippe espagnole. Depuis lors, le monde n’avait plus connu une crise sanitaire de cette envergure, ou du moins avait su les éviter. Nous avions oublié à quel point notre santé et la planète sur laquelle nous vivons sont fragiles. C’est la plus grande leçon : l’humilité. En quelques mois, la planète entière s’est rendu compte que l’on ne pouvait pas faire n’importe quoi avec notre environnement, nos ressources et notre santé. J’espère que cela nous permettra de prendre conscience que beaucoup d’autres sujets, comme la juste répartition des ressources et la solidarité, sont importants. Aujourd’hui, chaque pays doit évidemment songer à éponger ses dettes liées à cette crise, mais il faut garder à l’esprit que le réchauffement climatique représente une menace encore bien plus grave. Si le réchauffement se poursuit au rythme actuel, les hommes et les femmes de cette planète courront un danger important. La principale leçon à tirer de cette crise sanitaire, c’est donc celle de la fragilité de l’espèce humaine et de la biodiversité. Nous devons tout mettre en œuvre pour contrecarrer ce qui est en train de se produire.

Il faut donc, plus que jamais, mettre en exergue les investissements durables ?

À la Banque de Luxembourg, nous avons choisi de faire de l’investissement responsable et des comportements durables un élément central de notre stratégie d’avenir. Tout ce que nous entreprendrons désormais sera mesuré en fonction des Objectifs de développement durable des Nations unies (ODD). Notre banque obtient-elle un meilleur bilan énergétique, améliore-t-elle année après année son bilan d’émissions de gaz à effet de serre, s’occupe-t-elle correctement de ses employés, etc ? Tous nos fonds sont labellisés UNPRI – United Nations Principles for Responsible Investing – et nous visons toute une série de labels ISR. Mais les deux grands leviers sur lesquels une banque a le plus d’impact sont l’épargne et le crédit. Nous pouvons orienter le client qui veut investir ses capitaux vers des projets plus responsables mais aussi refuser certains financements sous l’angle des critères de durabilité. Sur ces deux leviers, nous nous positionnons comme un acteur qui prend en compte prioritairement les critères RSE.

 

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