Comment investir dans un monde où les certitudes deviennent plus rares ?
Face à un paysage économique et géopolitique complexe et difficile à décrypter, comment orienter efficacement ses investissements ? Livia Moretti, Administratrice déléguée de Banque de Luxembourg, a partagé sa vision d’une stratégie solide, fondée sur l’anticipation, la sélectivité et la préparation plutôt que sur la prédiction, à l’occasion du Bloomberg Luxembourg Investment Summit le 1ᵉʳ octobre 2026.
L’événement s’est tenu en présence du ministre des Finances luxembourgeois, Gilles Roth, et de la ministre de la Défense, Yuriko Backes. Lors d’un panel modéré par Jacqueline Simmons (Editorial Lead, EMEA), la dirigeante a partagé son analyse aux côtés de Nicolas Forest (Candriam), Helen Belopolsky (Deutsche Bank) et Julienne Daglish (CEO, LBCM Luxembourg).
Deux forces économiques mondiales à analyser simultanément
Dans un environnement marqué par les tensions géopolitiques, les incertitudes politiques et la fin des certitudes passées, Livia Moretti invite les investisseurs à adopter une grille de lecture dynamique. Son analyse repose sur la nécessité d’évaluer simultanément deux forces économiques majeures qui s’affrontent à l’échelle globale :
- Une force négative sur la croissance : le choc négatif d’offre énergétique découlant du conflit au Moyen-Orient, associé à des pressions inflationnistes persistantes. Pour ancrer les anticipations d’inflation et éviter les effets de second tour, les principales banques centrales (BCE, Fed, Banque du Japon) s’engagent dans une phase de resserrement monétaire synchronisé. Livia Moretti alerte sur le risque qu’un durcissement monétaire excessif ne conduise à une erreur de politique monétaire capable de faire dérailler la trajectoire de croissance et d’impacter le cycle mondial d’investissements.
- Une force positive sur la croissance : l’impulsion massive et inédite portée par le cycle mondial d’investissements en lien avec l’intelligence artificielle et les infrastructures technologiques.
Il n’y a pas de scénario unique. La vérité d’aujourd’hui ne sera pas nécessairement la vérité de demain.
Pour la dirigeante, l’enjeu stratégique n’est pas de chercher à deviner quel chemin précis va se réaliser, mais d’anticiper une pluralité de trajectoires possibles, y compris des scénarios de risques extrêmes. Ignorer ce nouveau cadre géopolitique et économique constituerait une erreur majeure dans la conduite des investissements.
La transformation des marchés et l'effet d'éviction bidirectionnel
Auparavant, l’effet d’éviction, c’est-à-dire la baisse de l’investissement privé, était unilatéral : la dette d’État absorbait la majorité de l’épargne disponible, obligeant les entreprises à offrir une prime de rendement pour attirer les investisseurs. Aujourd’hui, les géants de la technologie émettent d’immenses volumes de dette obligataire et privée pour construire leurs datacenters. On estime à plus de 4 200 milliards de dollars le volume d’investissement cumulé attendu d’ici 2029 pour les acteurs majeurs que sont Alphabet, Amazon, Meta, Microsoft ou Oracle.
Il en résulte un effet d'éviction désormais bidirectionnel : cette dette privée massive concurrence directement avec les émissions d’État, augmentant le coût global du capital et exerçant une pression constante à la hausse sur les taux d’intérêt à long terme.
Des dépenses d’investissement massives dans l’IA à la rentabilité réelle : l’impératif de la sélectivité
Bien que les capitaux déployés dans l’intelligence artificielle constituent un levier potentiel majeur de productivité à long terme, Livia Moretti appelle à une vigilance accrue quant au suivi des fondamentaux :
- L’exigence de rentabilité de ces investissements : les émissions de dette à court terme des hyperscalers ont été bien absorbées par le marché, mais les obligations à plus longue maturité connaissent davantage de tensions. Si les investissements restent à des niveaux extrêmement élevés alors que la génération réelle de flux de trésorerie (cash-flow) ne suit pas le même rythme, des ajustements interviendront par un élargissement des spreads de crédit et une hausse des coûts de financement.
- Distinguer l'effet prix de l'effet volume : une partie des revenus enregistrés par les acteurs de la tech est portée par l’augmentation des prix des composants (notamment la mémoire).
Cette situation plaide pour une approche rigoureuse axée sur la sélectivité des émetteurs et la qualité des bilans, plutôt que sur une prise de risque aveugle. Livia Moretti préconise d’ailleurs de suivre très attentivement les métriques de crédit (spreads et CDS) et la rentabilité réelle des modèles économiques.
Europe et marchés obligataires : crédibilité budgétaire et réorientation de l'épargne
Sur le continent européen et le financement de son économie, Livia Moretti met en lumière deux enjeux clés :
- La crédibilité des trajectoires budgétaires : alors que la zone euro présente des situations budgétaires hétérogènes, la seule intervention des banques centrales ne suffira pas à stabiliser les marchés obligataires. Les investisseurs exigent des gouvernements des plans budgétaires crédibles, assortis de réformes structurelles capables de stimuler la croissance potentielle.
- La mobilisation de l'épargne et l'éducation financière : en s’appuyant sur le rapport de Mario Draghi et les données de la BCE, Livia Moretti rappelle que l’Europe ne manque pas de capitaux, mais peine à mobiliser l’immense épargne des ménages (environ 11 000 milliards d’euros, largement conservés en cash ou en dépôts peu rémunérés) vers le financement de l’économie réelle. Le frein principal est culturel : le risque perçu, la peur de perdre du capital et le manque de culture financière écartent 80 % des ménages européens des marchés actions.
Livia Moretti insiste sur le fait que le cash, bien que rassurant en apparence, subit l’érosion silencieuse mais certaine de l’inflation sur le pouvoir d’achat. Pour y remédier, elle promeut une montée en compétence financière globale (financial literacy), un engagement au cœur des initiatives de la Banque de Luxembourg notamment à travers ses programmes Master Class dédiés aux principes d’investissement à long terme et à la gestion des risques.
Éviter le market timing et maintenir un cap stratégique
Face aux turbulences politiques ou aux chocs imprévisibles (comme les politiques commerciales ou les annonces électorales), la stratégie défendue par la Banque de Luxembourg repose sur deux règles claires :
- Éviter le market timing : vouloir entrer et sortir du marché au gré des événements politiques ou des bruits de court terme s’avère historiquement pénalisant pour la performance.
- Rester investi sur des actifs de qualité : se réfugier dans les liquidités en période de volatilité offre une fausse sécurité nominale mais détruit la valeur réelle du patrimoine. La détention d’actifs réels de qualité (actions de grandes entreprises ayant un pouvoir de fixation des prix, l’or qui joue son rôle de couverture en cas de crise) permet de préserver le capital dans la durée.
Anticiper plutôt que prédire
Au terme de son analyse, une conviction claire se dégage : dans un monde où plusieurs scénarios peuvent se matérialiser, chercher à prédire l’avenir avec certitude devient obsolète. La clé de la réussite financière réside dans l'anticipation.
Ce mot résume à lui seul la démarche portée par Livia Moretti : identifier précisément les forces structurelles à l’œuvre, mesurer la soutenabilité des dettes, évaluer la rentabilité des mutations technologiques et conserver l’agilité nécessaire pour ajuster les allocations de portefeuilles.
Pour les investisseurs institutionnels comme pour les familles accompagnées par la Banque de Luxembourg, cette capacité d'anticipation et de préparation constitue la pierre angulaire d'une stratégie patrimoniale robuste et pérenne.
[Mention légale : Le présent article est publié à titre d’information uniquement et ne constitue ni un conseil en investissement, ni une recommandation personnalisée, ni une offre de souscription.]